Pourquoi je n’accepte pas de projets non rémunérés

Oui, l’illustration est un boulot à plein temps

Cet article aurait plutôt pu s’appeler « Pourquoi je n’accepte PLUS de projets non rémunérés », et si je suis honnête, « Pourquoi je n’accepte PRESQUE PLUS de projets non rémunérés ».

Régulièrement, et comme beaucoup de collègues illustrateurs ou graphistes, je suis sollicitée par quelqu’un qui me demande tout naturellement si je pourrais lui faire des illustrations gratuitement.

Au début où je me suis lancée, ce genre de demandes ne manquait pas de m’étonner. Pourtant, c’est très fréquent dans le milieu. J’entends aussi souvent des développeurs web ou des rédacteurs de contenu, storytellers ou blogueurs qui racontent recevoir le même genre de demandes.
J’ai l’impression que les métiers qui fournissent un service ou un produit immatériel comme c’est mon cas, sont particulièrement la cible de ce genre de demandes.

En effet, j’imagine mal qu’un constructeur de cheminées reçoive des demandes du style :  « Bonjour, j’ai un super projet pour refaire mon salon, pour qu’il soit parfait j’aurais besoin d’une cheminée, mais voilà, je n’ai pas du tout de budget, en tout cas pas pour ça. Vous voudriez bien venir m’en bâtir une gratuitement ? En échange je vous ferai une super pub auprès de mes amis et je diffuserai la photo du résultat sur tous mes réseaux sociaux. »

Peut-être qu’un « simple dessin » a l’air plus simple ou plus rapide à réaliser ? Peut-être que certains pensent que vu que c’est une de mes passions, je serai ravie de dessiner, même pour rien ?

Aussi étonnant que ça paraisse, au début de mon activité, j’ai accepté assez souvent ce genre de demandes, si le projet me paraissait intéressant. Je me disais que ça me permettrait de communiquer dessus, et franchement j’étais contente de pouvoir aider une jeune entreprise qui se lançait.
Et si je dois être encore plus transparente, j’avais juste un mal fou à dire NON à quelqu’un qui avait l’air sympa, et d’autant plus sympa qu’il aimait mon travail et voulait « travailler » avec moi… (!)

Avec le recul maintenant, j’ai décidé de ne plus accepter ce type de projets, et je t’explique pourquoi.

1• On n’aide pas un projet qui ne s’aide pas lui-même

Souvent, en acceptant de soutenir un projet qui n’a pas de budget, on passe juste un temps fou à croire en un projet qui n’ira jamais loin. C’est triste à dire, mais un projet qui ne se donne pas les moyens de son ambition, y compris d’un point de vue du financement, n’aboutira souvent jamais. J’ai passé des heures à dessiner pour mettre en avant des projets qui au final n’ont jamais vu le jour, ou qui ont duré trois mois.

Pourquoi ? Plusieurs raisons :

• Soit le porteur de projet n’avait même pas essayé de trouver un financement pour son projet, autrement dit dès le départ il ne s’était pas démené pour le rendre viable. En gros, il misait sur des contributeurs qui donnaient de leur temps, mais lui ne s’investissait pas plus que ça.

• Soit le porteur de projet avait cherché un financement mais n’en avait pas trouvé. Ici encore, si AUCUN investisseur (banque, investisseur privé, ton pote ou ta mère, peu importe) n’a pas cru dans le projet, c’est mauvais signe.

• Soit le porteur de projet, pour des raisons qu’on peut comprendre, n’a pas pu dégager le temps nécessaire au bon développement du projet… autrement dit, un temps plein. Je comprends qu’on ne puisse pas forcément lâcher son job dès le départ d’un projet entrepreneurial. Mais si on ne bosse dessus qu’une heure ou deux quand on a le temps, il est naïf de croire qu’il pourra se développer correctement, et malhonnête de solliciter des professionnels en leur demandant de travailler gratuitement pendant leurs heures de travail alors que soi-même on n’y consacre pas le temps nécessaire.

2• La visibilité n’est pas une forme de rémunération

Bien souvent, la personne qui me sollicite met en avant le fait que le projet m’apportera une bonne visibilité, qui m’amènera donc indirectement d’autres projets (rémunérés, c’est certain !)

Pourquoi ça ne peut pas compter dans la décision d’accepter ou pas ce projet :

• Il faut bien le dire, d’abord, la visibilité n’est pas une forme de rémunération. La visibilité est inhérente à tout projet : je fais un travail, je peux communiquer dessus, mon client communique aussi dessus, bref, c’est la base, absolument pas un avantage supplémentaire.

• En plus, on s’aperçoit avec le temps qu’un projet qui n’a pas de budget… n’apporte pas de visibilité. Quelle visibilité peut-il y avoir quand un projet est monté par une entreprise qui n’existe pas encore, et n’a donc aucun réseau ni aucune communauté sur les réseaux sociaux ? Tu as bien compris, zéro. Nada. D’autant plus quand cette « entreprise » t’annonce clairement qu’elle n’a pas de budget pour sa com, autrement dit qu’elle ne dépensera pas un sou dans sa publicité. Pas de budget, pas de visibilité. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles ces projets ne réussissent pas. Personne ne sait qu’ils existent.

• Au-delà de ça, la visibilité, même si elle existe, ne peut pas être considérée comme une rémunération, tout simplement parce qu’elle ne demande aucun effort à la personne qui me la promet. Normalement, en échange d’un travail, on reçoit de l’argent. Autrement dit, je fournis un effort pour répondre à un besoin, et en échange, le client fait aussi un effort, sous forme financière, d’un montant qu’on considère égal à l’effort (de travail) que j’ai fourni. La visibilité ne demande AUCUN effort à celui qui me sollicite. Elle fait déjà partie de ce qu’il doit faire s’il veut faire connaître son projet. Autrement dit, il promet de me « rémunérer » avec quelque chose qui lui sert en fait et surtout à lui. Cherche l’erreur !

3• Ces projets n’aident bien souvent personne

Le comble, c’est qu’on accepte souvent ce genre de projets parce qu’ils ont l’air nobles et pleins de bonnes intentions (ça va aider la planète, les enfants en difficulté… ou au moins ce jeune entrepreneur zélé qui vient nous solliciter).
Bref, on pense qu’en acceptant ce projet non rémunéré, au moins, on va aider et faire une bonne action.

Pourquoi c’est faux ?

• Comme on l’a vu, ces projets aboutissent rarement. Si leur intention initiale était vertueuse, ils n’atteignent donc pas leurs objectifs louables.

• On n’aide pas non plus l’entrepreneur qui vient nous demander de travailler gratuitement. En acceptant, en croyant en son projet, on lui laisse croire que son projet a une chance de fonctionner. Or on l’a vu, c’est faux.

• On ne s’aide pas soi-même. Visibilité zéro, ou alors malvenue (associer son nom et son image à un projet mal géré ou non abouti n’est pas la meilleure pub qu’on puisse avoir), et surtout perte de temps et d’énergie, le bilan est loin d’être positif.

• On n’aide pas sa profession. Si certains acceptent de faire gratuitement ce que les autres font payer, comment donner de la crédibilité à notre profession, et comment espérer en faire une activité viable ?

• C’est totalement injuste pour ceux qui sont prêts à payer, autrement dit, les vrais et bons clients. Comment expliquer à mes clients qui me rémunèrent que j’accepte de faire le même genre de prestations gratuitement pour d’autres, sous le motif douteux qu’ils n’ont pas de budget ?

Alors, faut-il pour autant refuser toutes les demandes de projet non rémunérés ?

A toi de voir.

Pour ma part, si une association vient me solliciter et n’a pas ou peu de budget, je suis plus ouverte à la discussion que s’il s’agit d’une entreprise. Pourquoi ? Parce que je comprends qu’une association, qui n’a pas d’objectif commercial, n’ait pas forcément beaucoup de budget. Si elle existe depuis un certain temps, que ses (bonnes) actions sont bien réelles, je ne suis pas contre l’idée de donner de mon temps pour une bonne cause.

Mais je n’accepte plus de sollicitations de la part des entreprises, qui veulent profiter de ma générosité et de mon temps alors que potentiellement elles se feront de l’argent grâce aux images ou designs que je leur fournirai.
Dans ces cas, j’ai appris à dire non, même aux gens sympa.

Et bien sûr, si c’est ma mère qui me demande quelque chose, ÉVIDEMMENT, je lui fais gratuitement (surtout qu’elle, elle me demanderait si elle peut me payer).

Pour savoir s’il est acceptable ou pas de travailler sur un projet sans être rémunéré, il existe cette page (en anglais) que j’adore : Should I work for free ?
Et je t’invite aussi à lire ces petites BD géniales, qui transposent les demandes farfelues de ce type dans le monde de la maçonnerie, pour bien en montrer l’absurdité : Mon maçon était illustrateur.

La rémunération n’est pas forcément sonnante et trébuchante

Enfin, le dernier point sur lequel je voudrais insister, c’est qu’il existe plein de possibilités et de formes de rémunération possibles, même quand « on n’a pas de budget ».

Je ne suis pas contre l’échange de services ou de produits, par exemple, à condition bien sûr que j’aie besoin de ce service. Je me souviens d’une entreprise qui en plus de la visibilité phénoménale qu’elle me promettait (!), me proposait de me rémunérer en stylos et T-shirts à l’effigie de l’entreprise. Bref, en goodies. Ici encore, où est l’effort de la part du « client » ?

Alors que d’autres personnes bien plus réalistes et honnêtes m’ont proposé des échanges de service tout à fait acceptables, et même, qui ont souvent donné lieu à des collaborations longues et fructueuses.
Parce que la proposition était équilibrée et demandait aux deux parties un effort équivalent.

En bref, je ne suis pas opposée aux propositions de projets non rémunérés ou rémunérés autrement que financièrement, à condition qu’ils soient justes et qu’ils servent des projets qui vont vraiment se concrétiser !
Mais à présent, j’en accepte un nombre limité chaque année, car comme tout le monde, je ne vis pas que d’amour et d’eau fraîche (même si c’est important) et mon loyer ne se paie pas en échanges de service 😉

Car oui, l’illustration, c’est bien un métier, et dans mon cas, mon métier à temps plein (d’ailleurs, si tu veux avoir un aperçu de ce à quoi ressemblent mes journées, tu peux aller lire cet article).
Si tu as un projet sérieux, engagé et avec un vrai impact positif pour la planète, je serais ravie d’en discuter avec toi !

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3 commentaires

  1. J’aime beaucoup cet article. Et je ne te dis pas comme c’est la même chose pour l’écriture … Avec tout ce qu’on peut lire gratuitement sur Internet, on se demande vraiment pourquoi on va demander quelques euros pour un bouquin qui a nécessité des années de recherche et de travail …

    1. Merci MJ ! Oui, la question du contenu gratuit n’est jamais facile. Ce que le « consommateur » oublie souvent ou parfois ne semble même pas savoir, c’est que le contenu gratuit n’est rendu possible que parce que la personne qui le diffuse propose par ailleurs des prestations payantes. Il n’y a pas de secrets, on a tous un logement et de la nourriture à payer.
      Le contenu « gratuit » disponible sur le web a ceci de caractéristique que c’est un contenu générique, qui s’adresse à un large public, en présentant les bases d’un sujet. Et tout le monde le sait. Donc ceux qui s’étonnent d’avoir un refus, quand ils demandent qu’on crée gratuitement du contenu personnalisé ou à haute valeur d’expertise ou de spécialisation, sont soit très ignorants de comment ça fonctionne, soit carrément pas très honnêtes. Mais il y en aura toujours qui essaieront, puisqu’il y aura toujours des gens (souvent jeunes dans le métier) qui accepteront…

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